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Les textes paresseux

Les textes paresseux

Qu’est-ce qu’un texte paresseux ?

J’appelle un « texte paresseux » celui qui s’appuie sur des formes littéraires artificielles, qui ne rajoutent pas ou peu de sens et qui allongent les phrases de façon inutile. C’est un défaut que l’on retrouve fréquemment chez les auteurs débutants, soit parce qu’ils ne savent pas utiliser les bons mots et préfèrent recourir à la facilité avec des remplaçants plus génériques, soit parce qu’ils pensent que cela apporte de la richesse à leur texte. C’est fort heureusement un réflexe facile à éradiquer dès lors que vous en prenez conscience, et plus vous éditerez vos textes, plus votre nouvelle écriture s’enrichira sans même que vous ne vous en rendiez compte 🙂

Mais alors, quels sont donc ces intrus qui viennent perturber notre lecture ?

Je vous le donne droit dans le mille : les adverbes ! Pour ceux et celles qui ne se rappellent plus de leurs leçons de français (vous n’êtes pas seul.e.s, je vous rassure 😉 ), voici une petite liste de ce qui nous fait le plus défaut :

  • tous les adverbes en -ement/-emment/-amment (violemment, doucement, lentement, méchamment, etc)
  • les adverbes de quantité et d’intensité comme assez, beaucoup, presque, peu…
  • les adverbes de manière comme bien, mal, mieux, plutôt, vite…
  • les adverbes de doute comme apparemment, probablement…

Je rajouterais aussi deux autres points à cette liste :

  • Tous les adjectifs de quantité et d’intensité comme petit, grand, lourd…
  • Le participe présent, autrement dit tous les verbes qui se terminent par -ant : mangeant, chantant, voyant, venant, mettant…

Avez-vous retrouvé certains de vos réflexes dans cette liste ? 😉 Si oui, vous êtes peut-être entrain de vous convaincre que vous les utilisez pour la bonne cause, qu’ils apportent du sens à votre texte et que sans eux, votre récit n’aurait plus la même portée.

Oui, c’est possible, pour certains passages. Mais pas pour tout un livre ! Il est nécessaire de faire la part des choses entre ce qui enrichit votre histoire et ce qui la dessert.

Prenons un petit exemple :

Madeleine se promenait doucement dans la forêt, portant son petit panier sous son bras. Elle l’avait rempli amoureusement d’une multitude de victuailles et le serrait fort entre ses doigts graciles, craignant qu’il ne lui échappe et ne renverse soudainement son contenu sur le sol. Tout était si parfaitement préparé qu’elle n’aurait pas supporté de tout perdre. Bientôt, le ciel se mit à gronder au-dessus de sa tête minuscule et elle tira une grande serviette de son panier, s’abritant immédiatement dessous pour éviter que la pluie ne défasse sa délicate coiffure. Oh non ! Son pique-nique allait être gâché…

Nous retrouvons dans ce paragraphe tous les malheureux réflexes que nous venons d’évoquer. Petit exercice rapide : essayez de les retrouver et de modifier ce texte pour qu’il soit moins paresseux !

Ça y est, c’est fait ? Vous pouvez partager le résultat en commentaires 😉

Voici le corrigé :

Madeleine se promenait doucement dans la forêt, portant son petit panier sous son bras. Elle l’avait rempli amoureusement d’une multitude de victuailles et le serrait fort entre ses doigts graciles, craignant qu’il ne lui échappe et ne renverse soudainement son contenu sur le sol. Tout était si parfaitement préparé qu’elle n’aurait pas supporté de tout perdre. Bientôt, le ciel se mit à gronder au-dessus de sa tête minuscule et elle tira une grande serviette de son panier, s’abritant immédiatement dessous pour éviter que la pluie ne défasse sa délicate coiffure. Oh non ! Son pique-nique allait être gâché…

15 paresses en 94 mots ! Ça fait beaucoup, non ? Et si nous apprenions comment y remédier ?
Vous verrez, ce n’est pas si compliqué, et vous prendrez vite le coup de main !

Madeleine se promenait doucement dans la forêt, portant son petit panier sous son bras.

« doucement » : l’adverbe est ici rattaché au verbe promener pour indiquer que sa démarche est calme. Il peut être remplacé par un verbe plus précis : Madeleine se baladait, gambadait, flânait…
« portant » : Le verbe peut être supprimé sans que cela n’impacte le sens.
« petit » : l’information n’apporte rien au récit, elle peut être supprimée.

Elle l’avait rempli amoureusement d’une multitude de victuailles et le serrait fort entre ses doigts graciles, craignant qu’il ne lui échappe et ne renverse soudainement son contenu sur le sol.

« amoureusement » : « avec amour »
« multitude » : celui-ci peut être gardé, il apporte une information valable et ne peut pas être facilement remplacé.
« fort » : de nouveau, le verbe rattaché, « serrer », pourrait être plus précis afin d’éviter l’utilisation d’un adverbe. Par exemple : agrippait, empoignait…
« graciles » : l’information n’apporte rien au récit, elle peut être supprimée.
« craignant » : la phrase doit être reformulée afin d’éviter l’utilisation du participe, tout simplement avec un point et une majuscule pour scinder la phrase en deux « Elle craignait… ». Une autre solution serait d’utiliser « de crainte que… ».
« soudainement » : Un objet qui se renverse est toujours une action « soudaine », l’adverbe peut donc être supprimé.

Tout était si parfaitement préparé qu’elle n’aurait pas supporté de tout perdre.

« parfaitement » : « Son organisation était si parfaite… » Ou alors, pour suggérer le temps et l’attention qu’elle a porté à ses victuailles, partir sur une description antérieure telle que : « Elle n’aurait pas supporté de perdre toute une après-midi de confection, les mains dans la farine et les cheveux collés par la sueur. »

Bientôt, le ciel se mit à gronder au-dessus de sa tête minuscule et elle tira une grande serviette de son panier, s’abritant immédiatement dessous pour éviter que la pluie ne défasse sa délicate coiffure.

« minuscule » : l’information n’apporte rien au récit, elle peut être supprimée. Vous pouvez, sinon, le remplacer par « frêle silhouette », par exemple, pour renforcer le contraste entre sa délicatesse et l’orage.
« grande » : l’information n’apporte rien au récit, elle peut être supprimée. Elle aurait pu être utilise si, au contraire, la serviette était trop petite et qu’elle ne puisse que couvrir le bout de son nez avec.
« s’abritant » : Il faut reconstruire la phrase. Par exemple : « Bientôt, le ciel se mit à gronder au dessus de sa frêle silhouette. Elle tira une serviette de son panier et s’abrita dessous… »
« immédiatement » : On se doute qu’elle s’y abrite immédiatement puisqu’elle est dans l’urgence, nous n’avons pas besoin de le spécifier.
« délicate » : Nous pouvons le garder puisqu’il permet de décrire l’attitude de Madeleine.

Une autre petite remarque : nous pourrions aussi remplacer le passif « se mit à gronder » par « gronda » 😉

Si nous combinons toutes ces corrections, voilà ce que ça donnerait :

Madeleine flânait dans la forêt, son panier sous le bras. Elle l’avait rempli avec amour d’une multitude de victuailles et enserrait l’anse de ses doigts, de crainte qu’il ne lui échappe et ne renverse son contenu sur le sol. Elle n’aurait pas supporté de perdre toute une après-midi de confection, les mains dans la farine et les cheveux collés par la sueur.
Bientôt, le ciel gronda au-dessus de sa frêle silhouette. Elle tira une serviette de son panier et le tint au-dessus de sa tête pour éviter que la pluie ne défasse sa délicate coiffure. Oh non ! Son pique-nique allait être gâché…

N’est-ce pas mieux ? 🙂 Le récit est plus fluide et l’attention se focalise davantage sur les actions de Madeleine que sur les détails induits par tous ces mauvais réflexes. Les mots sont plus courts, plus légers, et les quelques adverbes ou adjectifs que nous conservons apportent un véritable poids.

À vous, maintenant, de relire vos derniers textes et de vérifier s’il ne s’agirait pas de récits paresseux… Et de les corriger si nécessaire !

Un petite exercice pour bannir (enfin) les textes paresseux ?

Et pour ceux qui se sentent d’attaque, voici un autre texte à corriger – postez le résultat en commentaires ! N’oubliez pas que tout ne doit pas forcément être supprimé :p

La jeune femme se mit à courir sur le chemin tortueux, ses fines mains maintenues au-dessus de sa tête en tentant de tenir maladroitement sa grande serviette. Les graviers manquaient de la faire chuter douloureusement à chaque pas, dépassant traitreusement du sol entre deux bottes de champignons. L’orage dessinait des ombres menaçantes sur les troncs tordus des arbres. Elle avait toujours détesté l’orage.
Madeleine courait rapidement à la recherche d’un abri, espérant qu’elle en trouve un avant que la pluie ne dégénère. Soudain, une petite grotte apparut devant elle : une légère lueur en provenait, tremblante, et son entrée était mystérieusement cachée par une large végétation. Elle n’était pas très rassurée, mais elle n’avait pas vraiment le choix : elle devait très vite se protéger.

 

PS : une petite règle pour ceux ou celles qui, comme moi, auraient des difficultés à déterminer les terminaisons des adverbes : lorsque la sonorité est en e-ment, comme doucement, il n’y a qu’un m. Par contre, si la sonorité est en a-ment, comme violemment ou méchamment, il y aura toujours deux m !

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commentaires (2)

  • Avatar
    Fabien Reuter 1 année plus tôt Répondre

    Super intèressant.
    Je me suis senti très vite concerné vu que j’ai tendance à avoir ces mauvais réflexes.
    J’ai essayé tant bien que mal de modifier le second texte, que voici:

    « La femme se mit à courir sur le chemin escarpé, ses mains maintenues sur sa tête, tenant sa serviette. Les graviers manquaient de la faire s’effondrer à chaque pas, camouflés ici et là entre deux bottes de champignons. L’ombre de l’orage se repercutait sur les arbres sinueux. Elle avait toujours détesté ce bruit à la fois sourd et puissant.
    Madeleine dévalait le chemin à la recherche d’un abri. Elle espérait en trouver un avant que la cadence de la pluie ne se fasse plus forte. Soudainement, une grotte apparut devant elle : une fine lueur s’en dégageait et son entrée était cachée par une végétation dense. Elle n’était pas très rassurée, mais elle n’avait pas le choix : elle devait vite se protéger. »

    encreduphenix
    encreduphenix 1 année plus tôt Répondre

    Hey ! Honte à moi, je n’avais pas répondu à ce commentaire >< Ta correction est vraiment pas mal. Le rythme est bien plus fluide et tu as bien appliqué les conseils 🙂 Il reste le "tenant" de la première phrase qui me gêne un peu puisqu'elle est en plein dans l'action, et qu'elle ne devrait donc pas être ralentie par un adverbe lent. Le "soudainement" est aussi une forme lourde que tu peux remplacer par "soudain" 😉

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